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Chez les Moloques d’Arménie, une communauté russe de vieux croyants

Le maire moloque du village de vieux croyants de Lermontovo, au nord de l'Arménie

Après avoir quitté Dilidjan, au nord de l’Arménie, nous avons rendez-vous dans un village de vieux-croyants russes, les Moloques, une communauté hors du temps, à l’instar des Amish en Pennsylvanie. Au-delà des champs de choux tout verts tranchants sur la grisaille environnante, nous étions persuadés de trouver une jolie bourgade de vieilles maisons colorées décorées à la russe. Quel fut donc notre étonnement de découvrir de petits immeubles décatis de quatre à cinq étages, ces khrouchtchovka des années 60 que l’on retrouve d’un bout à l’autre de l’ex-espace soviétique, et qui doivent leur nom à l’ex-numéro un soviétique Nikita Khrouchtchev, un homme qui se piquait également de vouloir urbaniser le monde rural.
Nous voilà donc à Lermontovo, un village de 1000 âmes qui porte le nom du grand poète russe. Chez Gayana, la sœur du maire du village, Edik Tchakhalian, qui occupe la fonction depuis déjà trente ans. Malgré son nom arménien, ce dernier parle à peine cette langue et c’est donc en russe qu’il expliquera ce que sont les Moloques et comment ils sont arrivés là. Leur nom serait dérivé du mot russe moloko qui veut dire lait, une thèse contestée, dit-il, « par ceux qui l’attribuent à une petite phrase de Catherine II qui aurait déclaré que les Moloques n’ont pas été assez punis ».
Les Moloques, ou Molokan, comme on les appelle souvent, ont « refusé les changements introduits dans la religion orthodoxe au XVIIe siècle», explique l’homme, et comme d’autres communautés de vieux croyants (c’est ainsi qu’on nomme les sectes issues du schisme ou raskol intervenu à cette époque), ils ont été déportés à la périphérie de l’empire il y a au moins deux siècles. Leurs croyances défiaient l’absolutisme du pouvoir et la toute puissante Eglise orthodoxe : refus du signe de croix considéré comme le symbole de la mort du Christ, rejet des icônes et de la hiérarchie ecclésiastique.  Plus d’Eglise ni d’églises donc plus de prêtres, mais des communautés se réunissant autour des textes chrétiens originaux.

Autour du thé, chez les vieux croyants moloques de lermontovo, au nord de l'Arménie

En l’absence de prêtres et d’églises, « ce sont les doyens de cette communauté de quelques milliers de membres qui marient, baptisent et enterrent les fidèles », explique Edik. Et comme les Amish, les Moloques fuient la modernité : ni télévision, ni radio, ni ordinateur, mais pas complètement : le téléphone portable a fait son entrée dans les maisons. Si la communauté de vieux croyants a réussi à se maintenir pendant des décennies, y compris à l’époque soviétique où elle était tolérée car sans clergé, c’est que les Moloques ont strictement interdit à leurs membres d’épouser des non-Moloques,  c’est aussi qu’« ils n’autorisent pas le divorce, et ont beaucoup d’enfants »,  selon Edik qui raconte qu’à Lermontovo,  la famille la plus nombreuse a 13 enfants.
Autour de la grande table où l’on sert le thé, les pirojki à la pomme de terre et les beignets sucrés, l’édile municipal révèle pourtant que malgré l’augmentation de la population (5000 personnes environ), il ne reste plus que deux villages à majorité moloque dans toute l’Arménie, au lieu des 5 qui existaient lors de l‘éclatement de l’Urss. Les bouleversements qui se sont ensuivis ont chamboulé la donne. Jadis mono ethnique, Lermontovo abrite aujourd’hui quelques Arméniens et une petite communauté de réfugiés yézidis. Un certain nombre de Moloques  a quitté l’Arménie pour la Russie où le pouvoir est devenu plus tolérant vis-à-vis des vieux croyants, d’autres ont conclu des mariages mixtes et quitté la communauté rurale, d’autres enfin n’ont pu résister aux attraits des villes et de la modernité. Cela ne fâche personne. Ainsi va la vie dans le village de cultivateurs de choux, de carottes et d’oignons…
Par Hélène Despic